L’artisanat japonais est-il en voie de disparition ?

artisan japonais qui fabrique une esampeL’artisanat japonais, qui a inspiré de nombreux artistes européens comme Van Gogh et qui est mondialement reconnu pour son perfectionnisme et sa qualité, se meurt peu à peu. Assisterons-nous à la disparition de cet héritage culturel bimillénaire ? Le Japon est un marché très particulier dans lequel l’origine nationale est un argument de vente primordial, au point que l’on trouve par exemple dans les restaurants de Tokyo qui font du « shabou shabou » (une spécialité tokyoite) le choix entre viande australienne ou japonaise. Pourtant, la chute des ventes de l’artisanat traditionnel japonais est telle que l’on s’inquiète aujourd’hui de la perte des savoir-faire du fait de l’impossibilité de former des apprentis. L’artisanat traditionnel japonais comprend de nombreuses branches, dont les principales sont les kimonos, les céramiques, les estampes, les sabres et les laques. L’artisanat traditionnel japonais se dirige-t-il donc vers un modèle subventionné comme celui de l’agriculture, vers un autre modèle soutenu par les pouvoirs publics, vers un modèle indépendant à définir ou tout simplement vers sa fin ? Quelques exemples d'estampes et éventail japonais

Variation du marché des produits japonais traditionnels pendant le XX° siècle

Le risque de disparition de l’artisanat japonais provient avant tout d’une « pyramide des âges » des artisans. Celle-ci étant directement liée à la variation du marché, il faut avoir un panorama rapide de l’évolution du marché sur le siècle pour comprendre la situation actuelle. Le début du XX° siècle marque les premiers ralentissements de l’artisanat japonais face à la concurrence étrangère. Toutefois, si l’ouverture du pays au début de l’ère Meiji a bouleversé les habitudes et a créé une nouvelle concurrence, il ne remet pas en cause l’existence de l’artisanat traditionnel. Même si l’interdiction du port du sabre, la mode des vêtements occidentaux et l’évolution des mœurs fait considérablement baisser la demande, celle-ci existe toujours en se recentrant sur les produits de haute qualité et en délaissant les segments à faible valeur ajouté, dans lesquels l’artisanat ne peut pas lutter contre les prix de l’industrie. Le véritable tournant a lieu lors de la prise de pouvoir par les militaires dans les années 30. Ceux-ci, voulant exalter la supériorité de la culture japonaise, développent fortement les artisanats traditionnels les plus « visibles » (principalement le kimono et le sabre). Mais cet événement entache l’artisanat traditionnel pour de nombreuses années, en le liant au passé impérialiste. La deuxième guerre mondiale a un effet différent selon les artisanats. Alors que la production de sabre se démultiplie et que le nationalisme pousse à un développement fort de certains artisanats qui devait incarner l’esprit japonais, le kimono de luxe en soie est interdit afin de démontrer que les ressources du pays ne doivent pas être gaspillées pour l’individu (historiquement, une décision d’interdiction des motifs peints sur les kimonos avait déjà existée lors d’une crise économique, qui avait été contournée en peignant les motifs à l’intérieur des kimonos. Il s’agit donc d’un symbole historique fort). La crise économique qui suit la réédition du Japon est bien évidemment destructrice pour le secteur, qui n’est pas du tout une priorité dans la reconstruction. La forte croissance japonaise profite peu à l’artisanat, délaissé par les jeunes et souvent relié, plus ou moins consciemment, à la période impérialiste. La tradition selon laquelle la mère de la mariée doit lui offrir un kimono est une des seules raisons d’achat de ceux-ci. Les céramistes vendent quasi-uniquement aux restaurateurs et aux amateurs de cérémonie du thé, ces derniers étant de moins en moins nombreux. L’ouverture de la Chine et l’arrivée massive au Japon comme à l’étranger d’artisanat asiatique bon marché a accéléré la chute de la demande. En effet, les produits chinois étant plus de cinq fois moins chers, la majorité des touristes et des acheteurs étrangers se sont tournés vers les produits d’origine chinoise. On peut d’ailleurs remarquer que l’attitude des vendeurs de produits traditionnels japonais, dont certains sont des artisans, est assez ambigüe : tous vendent des produits chinois et la distinction n’est pas véritablement faite entre produits chinois et japonais. En cédant à la tentation d’augmenter leurs marges en incorporant des produits chinois, il semble que les vendeurs ont participé à une perte de repère très négative pour les produits traditionnels japonais. Au final, si les artisans traditionnels japonais tentent aujourd’hui d’exporter, ils deviennent de plus en plus des revendeurs d’articles chinois créés dans le style japonais et il devient de plus en plus compliqué de trouver de véritables produits traditionnels japonais (ce qui explique pourquoi Kyototradition tient tant au fait de garantir que les produits vendus ont été fabriqués au Japon).

Un apprenti d'une école de céramique de Kyoto

Cette photo a été prise dans une école de céramique de Kyoto

Le problème de transmission des savoir-faire

La majorité des grands maîtres de l’artisanat japonais a plus de soixante ans. Certains ont pu transmettre leur savoir-faire à leurs enfants, âgés d’environ quarante ans, mais très peu ont la possibilité de le transmettre à des apprentis actuellement. Comme l’apprentissage dure une dizaine d’années avant d’être capable de travailler par soi-même, il est urgent que les grands-maîtres qui n’ont pas transmis leur savoir-faire le fassent. Toutefois, cette transmission se confronte à un autre problème : les produits artisanaux japonais étant maintenant perçus comme des produits haut-de-gamme, il est très difficile de vendre les créations des apprentis. Cela signifie donc que l’apprenti est une charge financière très importante pour la maison qui le forme. Les céramistes, qui sont plus nombreux que dans les autres artisanats, ont créé des écoles afin de former les nouvelles générations d’artisans. De ce fait, on peut considérer que la céramique et la peinture sur céramique ne sont pas menacées à court terme. Si certaines branches mineures ne sont pas représentées par ses écoles, elles restent toutefois un moyen stable et sûr de protéger les savoir-faire. Le savoir-faire lié aux sabres a failli disparaître il y a trente ans. En effet, peu après la guerre, leur production a été interdite et la plupart des artisans étaient déjà décédés au début des années 70. Toutefois, le gouvernement a relancé leur production à la fin de celles-ci afin que les derniers artisans puissent former des apprentis. Il reste aujourd’hui très peu de créateurs de sabres mais le savoir-faire n’est plus menacé du fait de l’aide gouvernementale.

Yamada Keiji et Sébastien François

Avec Yamada Keiji, le préfet de Kyoto

Aide des pouvoirs publics

L’artisanat est un domaine bien plus local que national. Ainsi, mis à part le secteur des sabres, il n’y a que très peu d’aides nationales. L’aide locale dépend fortement de la volonté politique de quelques personnes ou de l’engagement culturel de personnes influentes. Elle est donc très inégalement répartie dans le pays et même au sein des localités. Généralement, l’aide est avant tout donnée aux artisans réunis en associations. Les localités organisent alors le départ de certains artisans pour des salons internationaux de décoration afin de promouvoir l’exportation des produits traditionnels japonais. Si cette stratégie a le mérite d’obliger les artisans à se réunir et de les confronter aux goûts des marchés étrangers, ses résultats restent faibles en termes de volume de vente.  La plupart des associations ne semblent pas avoir une bonne vision des marchés étrangers et le choix des articles proposés montre une certaine assimilation entre goût des touristes et goût des marchés européens. Il est important de noter le fait que dans la structure traditionnelle de l’artisanat japonais, les artisans ne vendaient pas eux-mêmes les produits. Ils sont aujourd’hui pris entre la volonté de le faire afin de baisser leurs prix et le poids de la tradition et des relations commerciales passées. Beaucoup d’entre eux sont aidés afin de développer des sites de vente sur internet mais la vente n’étant pas leur métier originel, ils souffrent d’un manque d’expérience et de formation. Les programmes d’échanges comme celui entre les Chambres de Commerce de Paris et de Kyoto (programme qui a permis la création de Kyototradition) sont très peu nombreux et très isolés. Un exemple de rassemblement d’artisans à Kyoto : « Kyoohoo?! ». Partenaire de Kyototradition, vous pouvez retrouver leur articles un peu partout sur notre site. Kimura Ohshido et Shikki no Isuke font, par exemple, parti du rassemblement d’artisans « Kyoohoo?! ». On peut voir que le choix du nom n’est pas très adapté aux marchés étrangers (correctement retranscrit en romaji, le nom se prononce « kyôfû » et est un jeu de mots entre Kyoto et Taifû, qui signifie typhon. L’orthographe est censée faire penser à yahoo, très populaire au Japon) : Logo de Kyoohoo, partenaire de KyototraditionOn peut s’interroger sur l’avenir des aides des pouvoirs publics. Celles-ci deviendront-elles de véritables subventions comme pour l’agriculture ? Le modèles des sabres, ou la nécessité d’agir a fait émerger une aide nationale, est-il la suite logique des aides locales ?

Maillot de bain de l'équipe de natation synchronisée japonaise

Ancien maillot de bain de l’équipe de natation synchronisée japonaise, créé par Yunosuke Kawabe, fils d’un créateur de kimonos

Esprit japonais et produits occidentaux

Afin de vendre à l’étranger, les artisans japonais cherchent à créer des produits plus adaptés aux besoins occidentaux tout en utilisant leur compétences spécifiques. Ainsi, Yunosuke Kawabe, fils d’un créateur de kimono, est devenu designer de produits tels que des maillots de bain ou des oreillers, tout en reprenant des motifs provenant des kimonos japonais. Cette impression d’une nécessité d’adaptation n’épargne pas les maisons les plus réputées. Ainsi, Tomihiro Senko,  la maison qui fabrique les kimonos de la famille impériale japonaise, tente actuellement de développer de nouvelles gammes de produits utilisant les savoir-faire de la peinture sur soie, comme par exemple ces sandales dont l’objectif est d’allier forme moderne et traditionnelle. Ces sandales (à mi-chemin entre geta et sandales) devrait être disponible sur Kyototradition dans quelques mois, avec d’autres produits de Tomihiro Senko : Sandale pour femmes créées par Tomihiro SenkoCette tendance est à la fois un espoir pour les artisans, qui s’ouvrent de nouveaux marchés en s’adaptant à la concurrence, et une perte de savoir-faire. En effet, Yunosuke Kawabe n’est plus un créateur de kimonos mais un designer et le savoir-faire développé par sa famille depuis de nombreuses générations s’arrêtera probablement avec lui. L’adaptation des produits aux marchés étrangers est également un pari marketing difficilement viable sur le long terme. En effet, l’argument principal de vente de l’artisanat traditionnel japonais est son authenticité. L’adaptation entraine donc une seconde perte de repères, après la perte liée au mélange des produits japonais et des produits chinois. On peut donc se demander si la préservation du savoir-faire est conciliable avec l’adaptation aux marchés étrangers.

Conclusion

Prise entre les évolutions de marché, une pyramide des âges révélatrice des problèmes démographiques japonais amplifiée par les évolutions économiques, l’ouverture de la Chine et de nombreux choix marketing contestables, l’artisanat traditionnel japonais se trouve face à un défi sans précédent dans son histoire. Il est difficile de prévoir aujourd’hui l’évolution que prendront les aides publiques et la façon dont les artisans s’adapteront aux marchés modernes. Si je devais tout de même donner un avis personnel sur les perspectives d’avenir de l’artisanat traditionnel japonais, je dirais qu’il s’achemine vers une lente fermeture des maisons jusqu’à ce que leur nombre soit tellement critique que le gouvernement devra agir pour ne pas laisser disparaître une part essentielle de la culture dont les japonais sont si fiers. Cela entraînera une immense perte dans la diversité de l’artisanat japonais et c’est pour lutter contre cette perte que nous avons créé Kyototradition. A bientôt sur Kyototradition ! 京都ツラヂチョンでまたね。

9 réponses à L’artisanat japonais est-il en voie de disparition ?

  1. Marcel dit :

    Bon article.

    Il est étonnant que l’artisanat japonais existe encore malgré l’industrialisation systématique du pays depuis la 2ème guerre mondiale.

    Bonne continuation

  2. Il est évident que, le Japon étant un acteur imminent de la Triade, l’artisanat est en voie de disparition. Ceci dit, et votre site en est la preuve, il y aura toujours un marché pour l’artisanat japonais, ce qui, je pense et j’espère, empêchera ces derniers de lâcher définitivement les armes. Continuez à les soutenir ;)

  3. Jean-Philippe dit :

    Très bel article et bien documenté, merci ! Et les fameux « Trésors nationaux vivants », quelle est leur place dans tout ça ?

    • Sebastien de Kyototradition dit :

      Il faut reconnaître que le principe de « Trésors nationaux vivants » est quelque chose d’exceptionnel (à ma connaissance, cela n’existe pas ailleurs) et une très bonne idée. Ils permettent en effet de préserver certains savoirs. Mais la question de la transmission reste essentielle et demande probablement plus de personnes que quelques « trésors nationaux vivants » car il n’est pas certain qu’un disciple d’un grand maître devienne également un grand maître.

  4. Ping : Que s’est-il passé sur Kyototradition ? - Kyototradition

  5. Nico dit :

    Une telle culture ne peut pas disparaître, il y aura toujours des repreneurs..De tels savoirs-faire ne seront jamais relégués aux oubliettes..

    En imaginant que tout disparaisse, il y aura toujours un opportuniste qui viendra occuper le marché. Artisanat traditionnel ou pas, ce mot est vraiment subjectif..

  6. Romain dit :

    Merci pour cette article, votre site rappelle que l’artisanat Japonais est d’une beauté et qualité exceptionnelle et vous aidez à la faire connaître !

  7. Ping : Idées cadeaux Noël 2013 : optez pour l'artisanat japonais !

  8. voyage quebec dit :

    Je suis on ne peut plus d’accord avec Nicos ! De toutes les cultures étrangères que je connais au monde… Certes le savoir-faire moderne japonais fait l’unanimité, mais des talents pareils restent la fierté du pays et un héritage. La technologie n’aura jamais raison des produits traditionnels et c’est valable pour tous les pays du monde… Moi en tout cas, je suis fan des dramas et des mangas 3D qui sont arrivés bien après les BD japonais mangas dessinés au crayon, mais les 2 j’adore, je ne fais pas d’exception ! C’est une passion donc ça reste avec le temps !

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